Il est passé 20 heures et je dois impérativement envoyer un « conference proposal » avant minuit… le stress ne s’arrête jamais.

Le truc marrant dans ma vie, c’est que je dois tout le temps expliquer aux gens ce que je fais, ici. Non, je ne suis pas la plus vieille dans mon programme, on a même fêté les 55 ans d’une copine il y a une semaine. Non, je ne lis pas du Chomsky jour et nuit. Oui, j’ai 10 ans d’expérience après 10 ans à l’université et trois diplômes. Oui, le doctorat est une saleté d’invention. Non, finir un doctorat et trouver du boulot n’est pas une partie de plaisir.

Le truc que je dois expliquer, maintenant, c’est la suite, la « vie » après le doctorat, la vie d’une « faculty member on tenure track. » Kéké? Accrochez-vous, ça va secouer!

Il y a cinq façons différentes d’être prof à l’université:

- lecturer: prof embauché pour un contrat d’un an, renouvelable une ou deux fois. Mal payé, sans « benefits » (assurence maladie, cotisation à la retraite, etc.).

- visiting professor: souvent un prof d’une autre université qui va passer un ou deux ans ailleurs, ou bien un contrat de courte durée mais un peu mieux payé qu’un lecturer et avec les « benefits. »

Ces deux premières « positions » ne sont pas permanentes, ou, comme on dit en anglais, ce ne sont pas des « tenure track positions. »

- assistant professor: (c’est ce que je vais être) position conditionellement permanente, bien payée et avec tous les « benefits » (surtout au Canada, haha). On est normalement un assistant professor pendant trois-quatre ans.

- associate professor: après avoir été assistant professor et si on passe la « tenure review, » on devient aussi associate professor. Le job est maintenant permanent à vie et on se fait beaucoup mieux payer et c’est le début de la belle vie.

- full professor: ben c’est le top, Paname, plein de sous et plus besoin de se faire chier à publier et tout ça ;)

Voili voilà. Sauf que vous ne savez pas ce que ça veut dire, « tenured. » J’vous esqueuplique: si j’ai une « tenure track position » ça veut dire que j’ai un contrat potentiellement permanent, et si je suis « tenured » ça veut dire que je l’ai, le contrat permanent. Le truc, c’est que pour passer de tenure track a tenured, il faut bosser à mort, dans trois domaines bien distinctifs: la recherche + publications + conférences, l’enseignement, et le « service. »

  1. la recherche: continuer à bosser sur des projets de recherche et en publier les résultats dans des journaux professionels importants et à des tas de conférences. L’importance des journaux et des conférences, ainsi que la longueur et le nombre d’articles publiés et présentés sont comptabilisés très scientifiquement.
  2. le service: cela correspond à tout le reste, les trucs comme être patron d’une association professionelle, faire partie de plein de comités de thèse ou d’embauche, organiser des trucs au niveau départemental ou de l’université, aller à toutes les réunions, créer des nouveaux programmes, mettre des nouveaux cours sur pied, organiser une conférence, etc. Tout ça est aussi très scientifiquement évalué et comptabilisé.
  3. l’enseignement: ça, ce sont les évaluations des élèves à la fin de chaque semestre. Si les élèves ne sont pas contents, ça fait très mal.

Quand on est assistant professor, on se fait donc évaluer à la fin de chaque année (au niveau départemental) pour vérifier qu’on a bien bossé dans ces trois domaines. Normalement, on ne peut pas se faire virer, sauf pour faute grave, mais la pression monte avec les années. Pendant la sixième année, on est non seulement évalué par tous les chefs du département où on travaille mais aussi par ses collègues, et plein d’autres chefs de l’université (deans, chairs, directors, etc.). Tous ces braves gens écrivent des tas de lettres de recommendation (ou pas), tout le boulot des cinq dernières années est réévalué, on a plein de meetings avec plein de gens qui fichent la trouille parce qu’ils ont le droit de nous virer alors qu’ils ne nous connaissent même pas, les autres profs qu’on croyait être des amis vous poignardent dans le dos, etc. Et tout ça pendant un an!

Si tout va bien, on devient « tenured. » Si ça se passe mal, on a un an pour trouver un nouveau boulot et byebye! C’est un procédé long, attroce, et humiliant pour tous. J’ai vu plusieurs de mes profs passer par là. Certains ont craqué et sont partis avant même d’avoir les résultats. Et puis il y a par exemple des injustices: publier c’est plus important que d’être un bon prof; être un bon prof c’est normal donc on n’est pas récompensé pour ces bonnes évaluations, mais être un moyen prof ça compte tout de suite contre vous; les hommes ont 24% de plus de chance de recevoir leur tenure s’ils ont des enfants, alors les femmes ont 70% de moins de chance (en fait, je me rends compte que je ne connais qu’une seule prof qui ait reçu sa tenure alors qu’elle avait un enfant); on se base parfois moins sur les résultats concrets que sur les les inamitiés et brouilles entre collègues; et j’en passe!

Voilà ce qui m’attend! Mon boulot est donc « tenure tracked » et l’avantage de l’université où je serai, c’est qu’ils donnent une première chance de tenure après seulement trois ans, pour les gens exceptionnels (c’est-à-dire qui n’ont pas de vie)! Si ça ne passe pas après trois ans, on a une deuxième chance la sixième année.

J’ai trois amis qui sont devenus assistant professors l’année dernière. Ils me racontent que 60% de leur temps est passé en réunions, 30% est passé à faire de la recherche et bosser sur leurs publications, et les 10% restants sont passés à préparer les cours, à corriger les copies, et à essayer de ne pas s’endormir devant les élèves.

Bien sûr, je vais essayer de viser les trois ans seulement… et je suis donc déjà en train de bosser sur quatre articles (dont un qui doit être fini fin juin) et une idée de livre (que je dois présenter fin juillet)! Alors que je commence seulement à bosser me faire payer en août!

J’ai juré ne jamais écrire de thèse de maîtrise et je l’ai fait. J’ai juré ne jamais essayer d’avoir un doctorat et je l’ai eu. Je ne sais pas si c’est une bonne idée de me donner des buts, en fait. Les non-buts ont plutôt l’air de bien marcher…

Ahhhhh c’teu trouille que je me tappe déjà, à l’idée de devoir passer par tout ça!!!!

Et ailleurs, c’est comment?