mer 4 oct 2006
Je vous explique un peu mon boulot parce que certaines l’ont demandé… Mais pas en détail sinon tout le monde va s’endormir et en plus c’est trop compliqué (mais le bouquin sortira en décembre prochain
).
Je suis, en gros, prof de 1) grammaire, 2) composition, et 3) sociolinguistique. Tout ça pour le prix d’un. Alors c’est le gros foutoire parce qu’on essaye de tout faire en même temps et c’est pas facile. Nos élèves (tous internationaux) sont forcés de prendre ce cours parce qu’ils doivent se préparer à repasser un examen qu’ils ont raté (sinon ils ne seraient pas dans nos classes) et donc ils sont de mauvaise humeur.
Ce que je trouve anti-pédagogique en particulier (en plus du reste qui est un merdier total mais franchement, pardonnez-moi de résumer), c’est de tout enseigner et tout tester à la fois. On a trois « textbooks » (livres de classe) mais aux tests, on pose des questions sur les trucs de sociolinguistique tout en disant aussi aux élèves que leur grammaire et leur organisation compte. C’est effectivement comme ça qu’ils seront testés à la fin, mais s’ils ont raté l’examen, c’est justement parce qu’ils ne savent pas le faire correctement. Et la méthode scientifique de trouver où se trouve un problème c’est de tester un truc à la fois, pas tout à la fois. D’abord la grammaire, par exemple, et si il y a des problèmes de grammaire on se concentre sur la grammaire jusqu’à ce que ce ne soit plus un problème. Si la grammaire n’est pas un problème, on travaille sur l’organisation des textes, et on ne fait que ça jusqu’à ce que les élèves soient au point à ce niveau. Et ainsi de suite. (Par exemple, les élèves étrangers ont beaucoup de mal à développer et organiser leurs idées dans un texte parce qu’ils sont obsédés par les erreurs de grammaire. Il faut donc leur donner la chance d’écrire beaucoup et souvent en ce concentrant sur le développement des idées et sans que leur grammaire compte.) Or, pour le moment, aucune méthode « scientifique » n’est appliquée pour découvrir et « soigner » les problèmes particuliers des élèves.
Un autre truc que je trouve anti-pédagogique c’est la façon dont on doit traiter les élèves. Nos cours acceptent peu d’élèves (maximum 25 par classe) parce qu’on essaye de donner de l’attention à chaque élève en particulier. Cela veut dire, en même temps, que nos cours ne sont pas le genre de cours typiques de l’université (avec 200 élèves ou plus par classe) où il suffit de lire les bouquins et les notes des profs pour réussir les examens. Non, dans ma classe, c’est l’interaction qui est importante, les discussions, les questions, et le travail en petits groupes, parce que je base et réévalue ce que j’enseigne, au jour le jour, sur les besoins des élèves qui sont « révélés » par ce genre de travail quotidien. Mais d’après l’administration, les étudiants sont des adultes et on ne peut pas les forcer à venir en classe et on ne peut donc pas dire aux étudiants que leur participation est importante et qu’ils auront une moins bonne note à la fin de l’année s’ils courbent (un p’tit suisse pour vous
) leurs cours. En même temps, et c’est là que je trouve l’hypocrisie criante, on ne peut pratiquement jamais donner de devoirs aux élèves et on perd un temps incroyable à faire les devoirs en classe (!) parce qu’on a peur que les élèves trichent. Donc par exemple on ne peut pas leur donner un exercice de grammaire à faire à la maison parce qu’ils risquent de demander à leurs copains de le faire pour eux. Or, s’ils étaient vraiment des adultes, on leur laisserait le choix de tricher ou pas comme on leur laisse le choix de venir en classe on pas. Non? Et on arrêtrait de perdre un temps fou pour se concentrer plutôt sur des choses importantes dont les élèves qui ne trichent pas bénéficieraient et puis voilà!
Encore un truc nul? Le bouquin de sociolinguistique qu’on utilise est un bouquin british. Tous les exemples viennent d’Angleterre, et franchement, ça craint! Alors qu’on essaye de parler de language et de société (immigration, sexisme, ethnicité, age, classes, dialects, etc.), on n’est même pas fichus de parler de la société canadienne! Et en plus, on a même pas le doit de dire le mot « sociolinguistique » sinon le chef du département de sociologie gueule parce que d’après lui, la sociolinguistique n’a rien à voir avec la sociologie. Alors il faut trouver un nouveau nom à une section importante de la linguistique connue du monde entier sous le nom de sociolinguistique simplement parce que monsieur Untel l’a dit et qu’on ne peut pas le froisser! (Ce qui n’a pas grand’chose à voir avec mon cours je l’admets, sauf qu’il y a des milliers de petits trucs ridicules comme ça qui m’énervent tous les jours).
Bref. Il faut que je m’arrête ici (parce que je m’énerve très vite et je pourrais encore écrire des pages et des pages là-dessus). Mais j’espère que ce petit apperçu d’une partie de mon travail répond aux questions posées hier et vous donne une meilleure idée de ce que je fais et de pourquoi je veux changer certains trucs.
Dites-moi ce que vous en pensez… mais ne m’en veuillez pas si je ne vous réponds pas tout de suite parce que yé souis partie sous le soleil de Mexicooooo! Au son des rythmes tropicooooooox! (et je ne vous dirai où que demain, na na nère!)
12 commentaires que j'aime à “ok bon d’accord…”
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4 octobre 2006 à 10:14
Héhé. Ça me rappelle quand j’étais au Sénégal. J’ai été dans un groupement de femmes sensées faire de la prévention en : 1) malnutrition infantile et 2) hypertension adulte.
Donc, on pesait les gamins, mais ensuite personne ne s’intéressait à mettre leur poids sur la courbe de la normale, pour voir s’ils sont trop maigres, normaux ou trop gras. Et hop, on donne la solution hypercalorique à tout le monde, parce qu’on est en Afrique après tout…
Pour l’hypertension (qui touche surtout les hommes âgées et les femmes ménopausées), le groupement de femmes profitait des rencontres entre femmes pour donner des conseils inefficaces (ne pas manger de sel, de café…) à tout le monde (mais tous mal ciblés).
En plus, malgré ma révolte, je n’ai rien pu changer, parce que je n’y suis pas restée assez longtemps.
Mais je me dis que c’était quand même intéressant d’observer les dérives de ce qu’on essaie de faire là-bas. Très instructif même.
En tout cas, je trouve que tu fais bien d’essayer de changer les choses. Bon courage !
4 octobre 2006 à 11:47
Il est quand même un peu couillon, hein, ton directeur de département. Mon Oxford me confirme que « socio- » a deux sens :
a/ relating to society
b/ relating to sociology.
Pense-t-il également que la socio-linguistique n’a rien à voir avec la société? J’aimerais bien voir ça…
Tu peux toujours donner dans le « social linguistics » ou « societal linguistics », mais l’idéal serait que tu trouves une périphrase bien bien lourde pour les occasions où tu dois interagir avec le bonhomme. Peut-être que ça lui ouvrirait les yeux?
5 octobre 2006 à 12:23
Je trouve ça vraiment intéressant de t’entendre parler de ton métier, de tes élèves… ça élargit l’horizon (j’ai des beaucoup plus petits moi… mais l’administration a un peu les mêmes frayeurs pour eux) et ça donne envie d’en savoir toujours plus.
5 octobre 2006 à 4:26
ça doit etre compliqué de resumer tout ça sur une carte de visite ? je pensais que vous étiez prof d’Anglais….
5 octobre 2006 à 7:50
de la façon dont tu décris l’intéraction des différents domaines de ton enseignement, ça me rappelle la réforme idiote qu’on a eu en france il y a une dizaine d’années … le DE-CLOI-SON-NE-MENT ! urrrk. les profs poussiéreux de l’IUFM n’avaient que ça à la bouche.
en gros, c’est ce que tu dis, il faut faire trois trucs en même temps, et qu’un texte qui sert à faire travailler le vocabulaire soit étudié du point de vue grammatical, ou encore une dictée qui sert à étudier la composition.
bon, je fais ma mauvaise langue, ça n’a pas que des désavantages sauf… pour les élèves en grande difficulté, ceux là qui justement ont des choses à apprendre.
dans les collèges difficiles ou j’ai bossé, la plupart des collègues ont fait exactement comme toi : rétablir le cloisonnement qui rassure les élèves et leur permet de ne se préoccuper que d’un domaine à la fois, mais pleinement.
au début, terrorisée que j’étais par l’inspection, j’avais décloisonné, les élèves n’étaient pas interessés et plutôt démoralisés.
dès que j’ai recloisonné pour dire : » le lundi ce sera grammaire et rien que ça « , ça a été un soupir de soulagement pour tout le monde, même pour moi. et on à avancé beaucoup plus vite, leurs progrès ont été sensibles. ce qui m’a fait le plus plaisir, c’est que leur confiance en eux a aussi augmenté, et ils se sont appuyés sur leur progrès dans un domaine strict pour en faire d’autres dans les autres domaines, avec une progession exponentielle.
en résumé, j’approuve grandement ta façon de voir les choses. avec ces nouvelles methodes tu vas leur donner un niveau de folie
5 octobre 2006 à 10:40
En somme, si je comprends bien (j’ai les neurones en congé, aujourd’hui), on essaie de faire jouer Showpine à des étudiants qui connaissent à peine le solfège et qui reviennent du Pôle Nord les doigts gelés ;o)
5 octobre 2006 à 10:52
Spécial comme approche, ce n’était pas comme ça dans mon baccalauréat, faut dire que je n’étais en pas en grammaire-compo-socio-machin…
Hé la la la… Pas trop découragée?
5 octobre 2006 à 1:57
Merci miss Lulu c’est plus clair et ta frustration est plus comprehensible
Vas y recloisonne et montre qu’a la fin tes etudiants sont bien meilleurs !
Je pense a un truc, pourquoi tu ne peux pas donner de devoirs s’il ne sont pas notes ? Comme ca pas grave s’ils trichent et ceux qui veulent progresser le feront, tu corriges mais la note ne compte pas (ah mais je connais la reponse…ils ne voudront pas faire le devoir car ca compte pas…. j’imagine un etudiant francais qui dirait ca a son prof !!!!)
6 octobre 2006 à 4:19
Moi ça me donne l’impression que tu as mis le doigt sur des manques que seule ton arrivée récente peut permettre cette vision.
Tu as bien fait d’aller voir ta cheffe et hop: fais-moi un ménage dans tout ça!
6 octobre 2006 à 5:46
Merci Miss Lulu.
J’ai tout bien compris.
Je comprends mieux ce que tu fais.
Tu as raison de ne pas t’endormir dans un ronron douillet dès le départ.
Haut les coeurs!
PS: c’est ton site aussi en anglais??? c’est marrant, tu n’y as pas la même voix…
6 octobre 2006 à 3:56
C’est quoi c’bord…,
demain c’était hier et on sait toujours pas où t’es
6 octobre 2006 à 5:22
Travaillant dans les finances, donc rien à voir avec la pédagogie et encore moins avec la sociolinguistique, je découvre pas mal de choses dans ton billet. En tout cas ce que je peux dire, c’est que l’enseignement pour être efficace doit être avant tout doté de bon sens et de pragmatisme. Les théories ne sont bonnes que pour la masturbation intellectuelle.