Quand j’étais aux Etats Unis, je n’ai jamais ressenti que Veteran’s Day, le 11 novembre, s’addressait à moi. Je ne sais pas pourquoi, mais ce n’était qu’une cérémonie patriotique de plus, comme le 4 juillet ou Labor Day, un jour pour se souvenir des soldats américains morts « pour sauvegarder la liberté et la démocratie, » pour mettre des milliers de drapeaux américains partout, et pour se rappeler que les Etats Unis c’est le meilleur pays du monde. Donc bof.
Ici, je me demandais pourquoi, depuis quelques semaines, de plus en plus de personnes semblaient porter un coquelicot à la boutonnière. Je trouvais ça magnifique mais j’étais quand’même bien intriguée, jusqu’à ce que je vois une petite table au milieu de la station de métro avec quelques vieux soldats autour qui distribuaient ces coquelicots. Je leur ai demandé des explications et ils m’ont tout raconté (je vous mets l’histoire officielle ci-dessous).
En les écoutant, je me suis souvenue que mon Papi et mon Pépé, mes deux grands’pères bien-aimés, avaient fait la guerre. Mon Pépé a même été prisonnier en Allemagne, et mon Papi me raconte encore parfois ses souvenirs de certaines batailles. Mes grands’mères, même si elles n’étaient pas soldates, se sont aussi battues pour survivre pendant la guerre. Ma Mamie a même été traductrice pour les soldats américains en France (et elle a failli en épouser un, imaginez un peu où je serais aujourd’hui si elle l’avait fait
). Et je me suis rendue compte que ces coquelicots, au Canada, c’était bien sûr pour se rappeler des soldats canadiens mais aussi de tous les soldats du monde qu’on aimait et qui se sont battus pour nous. Je suis à 300% pacifiste, mais ça ne m’empêche pas d’être reconnaissante envers ceux qui se sont battus quand il le fallait. Alors j’ai moi aussi mis un joli coquelicot à ma boutonnière (admirez les poils de chats qui complètent la décoration si parfaitement!).
Ce joli coquelicot (il n’est pas super sur ma photo mais en vrai ils sont vraiment jolis) m’a rappelé un certain poème qui je trouve terriblement triste mais qui est aussi malheureusement parfaitement approprié à la situation: Le dormeur du Val, de Rimbaud (et je vous mets l’autre poème dont parle le texte ci-dessous en anglais et en français parce que les deux versions sont assez différentes).
C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
C’est au cours des guerres napoléoniennes que l’on commença à remarquer le coquelicot, cette fleur mystérieuse qui poussait sur les tombes des soldats morts au combat.
Le coquelicot fit une réapparition remarquée au cours du 20e siècle du fait que les sols de la France et de la Belgique étaient devenus riches en calcaire à cause des décombres de la Première Guerre mondiale. Les petites fleurs rouges fleurissaient autour des tombes des soldats comme elles l’avaient fait 100 ans auparavant.
En 1915, John McCrae, de Guelph, en Ontario, servit à titre de médecin dans l’Artillerie des Forces canadiennes, et immortalisa ce phénomène dans son célèbre poème In Flanders Fields (Au champ d’honneur, adaptation de Jean Pariseau).
Deux jours avant l’Armistice, Moina Michael, une Américaine d’Athens, en Géorgie, lut le poème de McCrae et eut l’idée de porter un coquelicot durant toute l’année en souvenir de ceux qui étaient morts à la guerre.
En 1920, une Française, Madame E. Guérin, se rendit aux États-Unis et rencontra Mademoiselle Michael qui était bénévole au YMCA, à l’Université Columbia. Elle décida de vendre des coquelicots faits à la main au cours de la période de l’anniversaire de l’Armistice afin d’amasser des fonds pour les enfants des pays qui avaient été ravagés par la guerre en Europe.
En 1921, le feld-maréchal Earl Haig, commandant des armées britanniques en France et en Belgique et principal fondateur de la Légion britannique, entendit parler de l’idée de madame Guérin et encouragea l’organisation du British Poppy Day Appeal par la Légion en vue d’amasser des fonds pour les anciens combattants pauvres et invalides.
La même année, madame Guérin fit un voyage au Canada, et convainquit l’Association des anciens combattants de la Grande Guerre (prédécesseur de la Légion royale canadienne) d’adopter le coquelicot comme symbole du souvenir à l’appui de la collecte de fonds.
Aujourd’hui, la campagne du coquelicot constitue l’un des programmes les plus importants de la Légion royale canadienne. Les fonds provenant des ventes de coquelicots permettent d’offrir une aide financière directe aux anciens membres des forces dans le besoin, et de subventionner l’achat d’appareils médicaux, la recherche, les services à domicile, les établissements de soins, etc.
In Flanders Fields
IN FLANDERS FIELDS the poppies blow
Between the crosses row on row,
That mark our place; and in the sky
The larks, still bravely singing, fly
Scarce heard amid the guns below.
We are the Dead. Short days ago
We lived, felt dawn, saw sunset glow,
Loved and were loved, and now we lie
In Flanders fields.
Take up our quarrel with the foe:
To you from failing hands we throw
The torch; be yours to hold it high.
If ye break faith with us who die
We shall not sleep, though poppies grow
In Flanders fields.
Au champ d’honneur
Au champ d’honneur, les coquelicots
Sont parsemés de lot en lot
Auprès des croix; et dans l’espace
Les alouettes devenues lasses
Mêlent leurs chants au sifflement
Des obusiers.
Nous sommes morts,
Nous qui songions la veille encor’
À nos parents, à nos amis,
C’est nous qui reposons ici,
Au champ d’honneur.
À vous jeunes désabusés,
À vous de porter l’oriflamme
Et de garder au fond de l’âme
Le goût de vivre en liberté.
Acceptez le défi, sinon
Les coquelicots se faneront
Au champ d’honneur.
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Alors merci à mon Papi et mon Pépé et à tous les autres. Et espérons que le massacre s’arrêtera un jour…